Chapitre 1

MÉTRO

S’il avait gardé ses yeux mi-clos jusque-là, dans une résistance presque combative face à la journée qui arrivait, Matéo parvînt à se donner une claque toute droit venue de son for intérieur. C’était le moment de regarder dehors. Ouvrir les yeux en grand. La splendeur de la skyline de New York défilait au rythme irrégulier et cahotant de son métro quotidien, la ligne Q. Bruyante, elle lui offrait chaque jour, à ce moment précis, un spectacle mémorable.

 

Elle traversait le pont de Manhattan, exposant à travers chacune de ses fenêtres une vue imprenable sur le sud de l’île. Quelque part entre deux étrangers, Matéo trouvait la bonne focalisation. Les vitres rayées et sales apposaient sur ce panorama un filtre jaune et vintage. Les tressautements du métro à roues métalliques chahutaient également le paysage, et Matéo avait l’impression de visionner une vieille cassette VHS.

Le One World Trade Center trônait au milieu. Serré contre lui, son voisin, le 4 World Trade Center essayait de faire bonne figure avec son architecture minimaliste et ses 62 étages – tandis qu’un gratte-ciel étincelant à la façade courbe essayait de faire des appels de phare, tout à droite, face à l’East River, pour qu’on le remarque. Plus sobre, timide également, le 40 Wall Street avait revêtu modestement sa devanture de calcaire et son toit pyramidal. Il se faisait discret, penaud, à l’arrière-plan.

Matéo s’amusait de cette pellicule qui l’émouvait à chaque fois. En 2020, le métro de New York avait un goût de 1980, et c’était délicieux. Cette verticalité surannée lui donnait le courage qu’il attendait – et tout engoncé qu’il était par son écharpe et sur son siège, il se surprit à se redresser légèrement. La bande arrivait à sa fin, effaçant la skyline avec elle alors qu’une voix féminine annonçait Canal Street.

Un pincement serra le ventre de Matéo qui sortait peu à peu de son hébétement face à tant de beauté en pensant à la journée qui arrivait. Une accordéoniste entra dans la rame et entama un air d’Amélie Poulain. En bon parisien, il s’énerva intérieurement face à ce trop-plein de cliché. Pourquoi fallait-il absolument jouer du Amélie Poulain à l’accordéon pour véhiculer la French touch’ ? En plus, c’était mal joué.

Beaucoup plus réceptifs et enjoués, ses deux voisins donnèrent le rythme en claquant des doigts. « Mais comment pouvaient-ils avoir autant la forme dès le matin ? », s’écriait intérieurement Matéo pendant qu’une voix plus profonde encore le questionnait : « Mais pourquoi es-tu si irritable ? ».

S’il était irritable, c’est qu’il commençait aujourd’hui une nouvelle journée au Central Hôtel 5*, un établissement luxueux du Sud de Central Park. Matéo avait fait tout son parcours professionnel en sillonnant les palaces 5 étoiles, en débutant à Paris au George V. Il avait poursuivi au Rosewood Hotel, non loin du British Museum à Londres. Après un bref passage au Four Seasons de Genève, il avait été démarché pour un emploi au Central Hotel 5* à New York afin d’y exercer en tant que responsable Communication.

Il avait un mélange de fascination et de haine pour le milieu qui l’avait moulé. Il adorait fondamentalement l’aspect « Maison » fourmillante, où toute les professions se côtoient et s’entraident chaque jour pour donner vie au sacro-saint luxe intemporel. Du fleuriste, employé à temps plein pour répondre à toutes les demandes d’évènement, aux gouvernantes, blanchisseurs, cuisiniers, Chefs, responsables de la restauration, réceptionnistes, concierges, voituriers, masseurs, professionnels de la beauté, communicants, commerciaux : tous les milieux se croisent, s’entrecroisent et tissent les maillons du Luxe avec un grand L.   

Ce luxe, Matéo le détestait secrètement. Chaque jour en allant au bureau, il savait ô-combien le cercle des personnes que son métier servait - stars, riches héritiers, entrepreneurs à succès – était réduit. Alors que certains de ses amis travaillaient dans des ambassades, faisaient de la politique, aidaient le monde à avancer, lui pavait avec asservissement le paradis des grandes fortunes. Et s’il courbait l’échine, c’était pour mieux se faire marcher dessus.

Il s’était laissé transporter dans cette illusion plutôt agréable jusqu’à présent, mais devait aujourd’hui faire face à un nouveau problème. Sa boss, Guillerma Vasseur, une espagnole de Bilbao dont l’accent résonnait de manière insupportable aux oreilles de Matéo. Depuis le premier jour, elle l’avait pris pour cible. Quelque chose en lui ne devait absolument pas lui revenir.

Alors que la ligne Q, aussi appelée Broadway Express, égrainait les stations sur un air cinglant de Yann Tiersen, Matéo tentait de se raisonner. « Aujourd’hui, tu ne vas pas te laisser faire. Après tout, tu as 29 ans, tu n’es pas en âge de te faire victimiser ». Union Square. « Première chose à faire en arrivant, c’est de lui sourire. Montre-lui bien toutes tes dents. Il faut que tu sois étincelant. En aucun cas, tu ne dois lui montrer que tu es impressionné par elle ». Herald Square. Dieu merci, l’accordéoniste s’est arrêtée de jouer. Plus que trois stations. Matéo regarda à nouveau en face de lui, là où quelques minutes plus tôt, il avait plongé son regard dans un Manhattan vertical, effervescent.

Une femme très belle d’environ 35 ans s’assit en face de lui, remontant légèrement son trench-coat beige de la marque Burberry pour croiser ses jambes. Fière, elle aussi, comme ces buildings qu’il avait observés. Droite. Impeccable. Elle ajusta ses lunettes aux montures très fines et hexagonales. Magistralement ajustées sur ses sourcils d’un noir de jais, ce même noir qui caractérisait son carré court, dégradé, vintage. Son regard était sévère, hautain, mais également d’une effroyable beauté. Regard qu’il finit par croiser. Et merde... Il avait fallu que Guillerma se retrouve en face de lui.

Chapitre 2

TIMES SQUARE

Pendant une demi-seconde, le temps s’arrêta. Matéo sentit le sang prendre possession de ses joues, vermeilles et fumantes. Il s’imagina fondre tout entier, disparaitre dans son écharpe. Ne laisser à Guillerma que le spectacle de son cache-col grossièrement tricoté, échoué sur le sol du métro new yorkais. Dans un regard furtif, ses craintes se confirmèrent. Elle l’observait, les lunettes parfaitement ajustées sur son nez légèrement camard. Statique, elle ne s’embarrassa pas d’un faux sourire, et Matéo décela presque une forme de curiosité. Elle attendait son « next move » à lui, le testant comme elle savait si bien le faire. Cette attention mesurée aurait pu exister devant n’importe quelle série Netflix, quelques secondes avant la fin de l’épisode, quand il va se passer un truc, LE truc. Pourvu que cela soit accrocheur.

 

Les mots « Times Square » résonnèrent sur une tonalité féminine. Il était sur le devant de la scène, capturé dans le regard sondeur de Guillerma qui avait arrêté le temps. Il se releva avec prestance tout en ordonnant furieusement à son propre regard de prendre un air très occupé, intelligent, comme s’il était tout à fait normal qu’il sorte à Times Square alors que son Hôtel l’attendait deux stations plus loin, sur la 57ème. Comme si toutes ses pensées avaient posé un mur entre lui et elle et qu’il ne l’avait pas vue.

Un pas. Deux pas. Une volte-face. Encore un, allez. Ses pieds rencontrèrent le sol ferme et accueillant du quai. Aussitôt, tout repris son cours. Le temps s’accéléra. Le métro derrière lui filait déjà à vive allure. Yes ! Il avait « bien marché », doucement, avec assurance. Le temps avait repris sa course. Guillerma avait dû noter sa prestance solide, tranquille. Oui, c’était sûr. Il était sorti du métro comme personne.

En sortant sur la 42ème, Matéo consulta sa montre. 08h40, il avait 20 minutes pour remonter 10 blocks et arriver à l’heure. Dans le milieu hôtelier, il n’était pas question d’avoir une minute de retard. Il se maudit de n’avoir pas tenu plus longtemps dans sa rame mais au moment où Guillerma avait surgi, il devait être 08h35, et franchement, commencer sa journée 25 minutes plus tôt, c’était trop lui demander. Il sentait la sueur perler sur son front et sous ses bras, et tandis qu’il accélérait la cadence, Times Square s’offrait à lui en cette matinée de novembre.

Tout à coup omniscient, il se voyait lui-même dans la frénésie touristique et savourait cette sensation de ne justement PAS être un touriste. Il passait devant le New York City Police Department, où une influenceuse avait trouvé une place de choix pour se faire photographier par son boyfriend asservi. Un panneau géant annonçait la comédie musicale Beetlejuice, non loin d’un Mickey lumineux habillé en Statue de la Liberté brandissant son flambeau au-dessus du magasin Disney. Les 27 marches du fameux escalier rouge de Times Square lui faisaient face, et il eut envie de les monter, hurler « À nous deux, New York ! » du haut de leurs 5 mètres, et déguster la surpuissance d’être un citoyen de la ville insomniaque. Ou peut-être crierai-t-il « À nous deux, Guilllerma ! ».

Il faisait partie de ceux qui aimaient Times Square. Cela faisait de lui un marginal parmi ceux qui vivent à New York pour de vrai. La plupart de ses amis trouvaient que c’était l’horreur, un « nid à touristes ». Que c’était trop, « too much ». Lui aimait justement être au beau milieu d’un endroit où les gens n’ont pas les idées grises, ne sont pas connectés sur la fréquence « métro-boulot-dodo » mais favorisent des ondes de choc, de « wouahou ! », d’extase face à des buildings publicitaires innervés de tous leurs pixels. À chaque fois qu’il y passait, il se sentait flirter avec une New York qui donne tout ce qu’elle a, majestueuse, lumineuse, mais en même temps excessive, maladroite. « Eh, New York, tu n’as pas besoin de toute cette électricité pour me faire chavirer ».

Les blocks s’enchainaient à toute vitesse, Broadway se transformant sous ses pas en un énorme tapis roulant à pleine vitesse. Il commença à courir. 49ème Street. 08h49. Il avait une minute pour chaque block. 53ème Street. 08h53. 56ème Street. 08h56. Il sentait sa chemise blanche toute juste repassée devenir aussi humide que lorsqu’il l’avait sortie de la machine. 57ème Street. 08h59. Merde ! Il entrait en trombe dans le Central Hôtel 5*, magnifiquement placé face au parc du même nom sur l’une des rues les plus prestigieuses de la Big Apple.

Il se précipita sur une entrée annexe qui se faisait par le parking et tambourina sur la touche « 5 » de l’ascenseur qui le menait directement dans le service Direction de la Communication. Satané ascenseur, il avait oublié de prendre en compte la lenteur exemplaire de ce vieil « elevator » de service qui n’avait pas été restauré depuis bien longtemps.

 

Heureusement, un grand miroir lui faisait face à l’intérieur. Il ajusta ses cheveux un peu trop longs afin de dégager son front. Sa sueur avait frisé sa coiffure devenue insensée. Il remit sa cravate droite et il sourit à cet avatar du monde professionnel qui lui faisait face. Ce Matéo qui n’était pas tout à fait lui. 09h01. Les portes s’ouvrirent. Il marcha d’un pas précipité, mais cette fois-ci contenu, calculé, vers son siège au milieu d’un open-space de 4 personnes. Guillerma se tenait droite, vêtue d’un haut à motifs cachemire coloré Paisley que son Burberry avait caché toute à l’heure. Elle était la seule à s’accorder le privilège de s’habiller un peu comme elle le voulait, néanmoins toujours élégamment, quand le commun des employés devait s’en tenir aux tailleurs et vestes de costume.

« Tu es en retard », lança-t-elle, sèche. Elle prit sa moue agacée, habituelle. Une deuxième phrase faillit venir, qu’elle réprimât un instant. Matéo sentit son combat intérieur pour, peut-être, contrôler sa cruauté. Mais en fait non, ça finit par sortir :

« Et tes cheveux sont trop longs ».

Chapitre 3

OPEN-SPACE

Matéo reçut cette balle de plein fouet. Il ne comprenait pas pourquoi il n’arrivait pas à renchérir sur la même tonalité agressive. Il était nul à ce jeu-là. Par peur de blesser. Par dégoût de toute situation conflictuelle. Il réussit à marmonner :

« Je les couperai ce soir ».

Guillerma avait déjà rebroussé chemin, direction son bureau, laissant Matéo dans l’incertitude quant à l’impact de sa réponse. Indifférence ou indifférence feinte ? Il l’accompagna du regard jusqu’à ce qu’elle ait rejoint son îlot cerné de quatre murs vitrés dans un angle de l’open-space.

Dans tout l’étage, elles étaient deux à avoir un bureau fermé. La Directrice Marketing, Marciela, d’origine espagnole aussi, transsexuelle. Masculine par la voix. Féminine par la douceur. Féline lorsqu’elle entamait ce que Matéo appelait dans sa tête une « danse passive-agressive » avec Guillerma. Ensemble, elles avaient l’air de faire la paire. Copines comme cul et chemise - mais il n’y avait pas besoin d’avoir obtenu l’agrégation de philosophie pour comprendre qu’elles se détestaient. Souvent, dans leurs échanges, les piques fusaient, subtiles, volatiles, et formaient autour d’elles des étincelles incandescentes. Invisibles à l’œil nu, dangereusement inflammables. Matéo savourait en silence le spectacle de ces bras de fer aux mains de fées.

Il se rangeait mentalement du côté de Marciela, attendait impatiemment que sa voix tonitruante prenne le dessus, renverse enfin Guillerma de son piédestal. Cette éventualité lui donna un reflux d’adrénaline et – après avoir entretenu quelques politesses avec ses trois collègues directes - il commença ses tâches du matin. La première heure était toujours la même : il devait passer le site Trip Advisor au crible de la « data ». Noter scrupuleusement le nombre de nouveaux commentaires laissés par les clients sur la page du Central 5*, mais aussi celle du restaurant, le salon de thé (le « Nid parfait ») et bien sûr le « Bar du Soir » (qui s’appelait vraiment ainsi, même en américain, pour le côté chic et frenchy).

Il devait finaliser pour 10h30 ma-xi-mum un compte-rendu détaillé avec les notes données par les clients retranscrites dans une certaine couleur (vert quand c'est bon, rouge quand c'est mauvais), des copier-coller de leurs commentaires laissés en ligne, une comparaison par rapport à l’année dernière, et quelques autres subtilités (futilités ?). Les commentaires négatifs, en-dessous de 4 étoiles sur 5, allaient directement dans un dossier « Avocats ». Matéo tentait dans un premier temps de calmer les esprits ulcérés en leur proposant un goûter au Nid Parfait, mais la réalité des choses était que les persistants étaient souvent des délateurs. Cela prenait presque systématiquement une tournure juridique. Ce compte-rendu était envoyé à tous les employés de l’Hôtel et relu assidûment par le Directeur lui-même, Giogio MASSIANO.  

10h30 : « SEND ». Matéo avait fini pile-poil dans les temps. Il cliqua avec fierté. Un message apparut alors, signé Outlook, « Le message n’a pas pu être envoyé. Votre boite email est pleine ». Il jeta un coup d’œil inquiet du côté de Guillerma, rien à signaler, elle était concentrée sur son écran. Il eut le temps de se questionner : et si derrière son air si sérieux, elle était en fait sur ASOS à chercher son prochain motif Paisley ? Non, Matéo, pas le temps de divaguer. Mince. Mais pourquoi fallait-il que ça lui arrive ? Il chercha dans une panique retenue où était le bouton « Archiver », activé maintes fois déjà dans son expérience professionnelle afin de vider sa boite surchargée. Tout à coup totalement inconnu. Trou noir.

10h37. Merde, toujours rien. Fait ch*** ! Matéo commençait maintenant à vivre l’une de ces paniques solitaires, absurdes, si réelles pourtant, quand on faillit à remplir une mission et que l’on se retrouve sans alliés. Bien sûr, il y avait bien cette voix qui lui disait que cette scène était complètement insensée, superflue, et que tant pis s’il envoyait son message à 10h45.

10h53 en fait, lut-il à l’écran, et il retrouvait enfin le bouton « Archiver ». Ouf. « L’archivage de votre messagerie prendra quelques minutes ». Okay… Tout d’un coup, Guillerma sortit en trombe de son palace transparent. « Matéo? Le rapport? » s’égosilla-t-elle en montrant sa montre, comme s’il s’agissait d’un sujet de prime importance. L’une des couches inferieures de la pensée de Matéo laissa échapper dans le chaos de son inconscient un : « cette scène est ridicule, non ? » - tandis qu’une autre couche, un peu au-dessus, répliquait : « Oui, mais tout le monde regarde ! ».

Matéo constatait en effet que l’open-space était maintenant bien calé. Salle de cinéma, projection !

- « Oui, le rapport arrive. J’ai eu un problème avec ma boite email et… ».

Alors que Guillerma le coupait déjà, il put deviner un plaisir gourmand naître dans ses yeux. Attention, elle avait faim, et tout dans son attitude transpirait la gourmandise.

- « Depuis combien de temps es-tu ici, Matéo ? ».

- « Euh… depuis sept… ».

- « Depuis juin 2019 ! »

- (Non, pauvre conne, septembre, en fait).

- « 7 mois. Il y a combien de jours dans un mois ? ».

- « Trente… »

- « Il y a environ 22 jours ouvrés »

- (Okay… Alors comme ça on compte en jours ouvrés ? Maligne…).

- « Ça fait donc 22x7, soit 154 ».

- (C’était peut-être ça qu’elle faisait tout à l’heure sur son écran avec son air si concentré ? Calculer par anticipation ?).

- « 154 jours, 154 rapports que tu fais. Et tu n’es pas capable d’anticiper les problèmes de boîte email ? Tu ne penses pas que la Haute Direction a autre chose à faire que d’attendre ton rapport toute la matinée ? ».

- (Matéo détestait sa façon de prononcer la Haute Direction à chaque fois, en poussant dans les aigus, comme s’il s’agissait d’un board présidentiel de la plus grande importance. Ne parlons pas du « toute la matinée » à peine exagéré.).

- « Tu ne dis rien ? ».

- « Si, je… ». Matéo vit sur son écran que l’archivage était encore en cours. « C’est presque prêt, je vais bientôt pouvoir envoyer… ».

Guillerma le toisa quelques longues secondes prononcées. Derrière ses lunettes hexagonales, une multitude de rouages inextricables, comme un cadran Suisse et ses mille et une roues à pignon prêtes à lui rouler dessus. Chacune avec son propre scenario de torture.

Elle regarda celle que Matéo surnommait « sa collègue de droite », sa voisine pour qui il n’avait aucune sympathie – peut-être parce qu’il l’entendait jubiler intérieurement au moindre accroc.

« Mathilde, tu enverras le rapport s’il te plait ». Mathilde répondit du tac au tac un « Oui Guillerma » mielleux et enjoué qui glaça le sang de Matéo.

Guillerma, dont le visage avait pris jusque-là une rigidité de cire, se raviva tout d’un coup d’un grand sourire, chaleureux. Quelque chose ou quelqu’un avait attiré son attention derrière Matéo :

- « Marcielaaaaa, te voilàà », entonna-t-elle en gloussant. « On se fait un déj ce midi ? ».

Matéo reprit ses esprits. Une notification l’interpella sur son écran :

« L’archivage est maintenant terminé. Votre message est prêt à être envoyé ».

Putain de karma.

Chapitre 4

COULOIRS

À côté de Matéo, sa voisine de droite parvenait à peine à dissimuler sa joie. Tout dans ses gestes criait victoire. Elle pianotait désormais sur son clavier à la manière d’une grande virtuose. À l’arrière-plan, Marciela s’esclaffait avec sa collègue et rivale Guillerma. Tout dans ce panorama d’open-space lui était alors insupportable, et il décida de profiter de l’heure précédant le déjeuner pour s’adonner à une mission moins statique. Étant en charge des réseaux sociaux du Central 5*, il devait poster régulièrement des photos sur leur Instagram @Central5NewYork. Il suivait assidûment une ligne éditoriale élégante, luxueuse ; chaque cliché mis en ligne étant d'abord retouché sur Photoshop et saturé légèrement. Il y apposait ensuite un liseré virtuel de couleur or.

À intervalles réguliers, il postait une image de Parfaite, la magnifique chatte Birmane de la race Sacré de Birmanie, résidente permanente et mascotte de l’Hôtel. Sur Internet, chaque post à son sujet explosait tous les records de likes, partages et réactions. Qu’importait la qualité de contenu que Matéo essayait d’apporter - il avait par exemple réalisé des portraits « behind the scenes » des professionnels du Central 5* - c’étaient toujours les publications sur Parfaite qui remportaient la Palme d’Or. Il avait pour ce chat un mélange d’amour-haine très équilibré.

D’un côté, elle était incroyablement photogénique avec ses yeux au bleu azur très prononcé, sa fourrure blanche mi- longue, incroyablement soyeuse. Sa petite clochette autour du cou. Ses miaulements à craquer. Elle assurait à Matéo des posts à succès qui lui rendaient la vie plus facile. D’un autre côté, Parfaite était toujours très difficile à trouver. Elle avait le droit d’aller partout, que ce soit dans le Central 5* des coulisses (là où les employés circulent à l’abri des regards) ou dans le Central 5* des clients. Qu’importe, Matéo préférait l’option « déambuler dans les dédalles du Central » plutôt que de rester une minute de plus à la gauche de sa voisine de droite.

Il se munit donc de son Bi-Bop, une sorte de téléphone de poche ressemblant à un Talkie-Walkie permettant à chaque salarié du Central 5* d’être joignable à tout moment : pause déjeuner, pause cigarette et même pause pipi chez les employés les plus férus (Matéo avait déjà entendu Franck, le Directeur de la Restauration, manier adroitement le Bi-Bop de sa main gauche pendant que sa main droite faisait son affaire). Il se munit également d’un iPad professionnel qu’il dédiait à ces photos. En passant devant Guillerma et Marciela, il bredouilla :

- « Je vais faire des photos pour les réseaux ».

Avant que Guillerma n’ait eu le temps de dire quoique ce soit, Marciela répondit avec entrain :

 

- « Génial ! J’adore ta ligne éditoriale. Depuis que tu es arrivé, c’est vraiment top ! ».

Matéo eut envie de baiser les pieds de Marciela. Cette femme aux épaules carrées arrondissait les angles comme personne. Il l’adorait pour son tact. Dans le sillage de Marciela, il était invincible face à Guillerma qui n’essayait même pas de l’atteindre. Elle esquissa même ce qui ressemblait à un sourire bienveillant. Matéo n’eut plus qu’à franchir une porte avec un badge magnétique pour être enfin libre. Il était maintenant dans un couloir réservé aux employés. Les back stages de l’Hôtel. Le Labyrinthe du derrière le Central. Mode « Trouver Parfaite » activé.

Les corridors du Central 5* avaient quelque chose de fascinant qui avait saisi Matéo dès son arrivée. Les allées en coulisses suivaient les couloirs officiels comme leur ombre dissimulée, tentacules aux innombrables extrémités derrière un rideau rouge. Il fallait pour chaque nouvel arrivant environ 2 mois pour se faire au « Central derrière le Central ». Alors que les couloirs-coulisses des professionnels de l’hôtellerie avaient une moquette bleue usagée et des murs blancs sans tableaux, leurs doubles de la vraie vie étaient luxueux, chaleureux, revêtus d’une moquette rouge à motifs sur le sol, d’œuvres d’art prestigieuses sur les murs et de canapés d’alcôve style Louis XV tous les 10 mètres. L’odeur même était différente. Les couloirs dissimulés conservaient une odeur de peinture défraichie tandis que les vrais embaumaient l’air d’une odeur de figuier. Un diffuseur Sablier Diptyque Paris était disposé un peu partout dans l’Hôtel à cet effet. Matéo s’en référait à l’image de l’Upside Down de la série Stranger Things pour décrire ce monde à l’envers, moins saturé, moins ornementé. Infiniment plus froid. 

C’est parti. Il commença à avancer hasardeusement dans le monde à l’envers et, après avoir parcouru un bon nombre de mètres et prit quelques tournants, il emprunta l’une des nombreuses portes ouvrant sur le monde du devant. Toutes les particules de figue lui titillèrent le nez avec douceur pour l’accueillir et il se sentit très fier d’avoir, grâce à son badge, cette capacité de Passeur à traverser les mondes. Charon traversant le Styx. Deux clients discutaient sur l’une des petites ottomanes qui bordaient le couloir et, tout en leur adressant un bonjour poli, il plongea un regard indiscret sous leurs jambes pour voir si Parfaite ne s’y était pas abritée. Et non…

Matéo continuait à sillonner l’intérieur du Central 5*, se rendant le plus invisible possible au regard de la clientèle. Lorsqu’il terminait un étage du Central de « l’Upside », il rentrait à l’intérieur de la fourmilière, le « Down », par une porte beige sur mur beige que les clients ne remarquaient pas. Il descendait ensuite grâce à un ascenseur de service avant de ressortir un étage plus bas à travers une nouvelle entrée cachée. Moquette bleue. Moquette rouge. Murs blancs. Murs crèmes. Il descendait méticuleusement ce Central 5* tentaculaire qu’il connaissait maintenant comme sa poche, passant adroitement du Paradis à l’Enfer via sa carte magnétique. Parfaite n’était nulle part.

Au troisième étage, alors qu’il était du côté bleu, il eut l’idée d’aller voir les lingères qui avaient leur bureau lui aussi isolé de la clientèle. C’était là que Guillerma déposait parfois son tailleur qu’elle ne mettait que pour les rares occasions. Fumihiro était la Responsable de Service et Matéo avait beaucoup d’admiration pour elle. Cela faisait 28 ans qu’elle travaillait pour le Central 5*. Elle avait commencé en tant que femme de chambre et avait grimpé les échelons jusqu’à devenir Gouvernante Générale. Elle ne s’était jamais débarrassée de son accent japonais et semblait tout le temps énervée. Elle ne souriait jamais. Matéo utilisait souvent le terme « adorable » pour la qualifier, même si rien en surface ne traduisait un comportement aimable. Il fallait la connaitre un peu pour déceler ce qui était un cœur d’artichaut.

Dans le service d’Hébergement, Fumihiro et toute son équipe étaient très occupés. Ils avaient étendu sur une grande table un large dessus de lit et elle scandait avec son accent japonais ce qui devait être le nombre de taches. « Huit, neuf, dix… ». Matéo tenta une intervention :

- « Eh, Fumihiro, tu vas bien ? Tu n’aurais pas vu Parfaite par hasard ? ».

- « Onze, douze, treize… ».

- « Non, parce que là, je voudrais prendre une photo d’elle pour les réseaux… ».

- « Quatorze, quinze. QUINZEEEEE ! » s’exclama Fumihiro avec ardeur. « Toi. » Elle s’adressait à une subordonnée.  « Tu t’occupes des taches ». Elle se tourna vers Matéo :

- « Parfaite ? Je viens d’en débarrasser tous ses poils. Partout sur le tailleur de Guillerma. J’y ai passé une heure. Ne viens pas me parler de Parfaite ! Ras-le bol de Parfaite. ».

- « Euh, okay, et tu ne l’aurais pas vue… ? ».

- « Non. Et puis je n’ai pas le temps, tu vois pas ? ». Et Fumihiro était déjà repartie vaquer à ses occupations avant que Matéo n’ait pu ajouter quoique ce soit.

Il poursuivit son investigation, rejoignant une fois de plus le monde des clients. Il se trouvait au second floor, l’équivalent aux États-Unis d’un premier étage français. Il remonta le couloir fastueux donnant accès aux Chambres les moins chères du Central 5* et atteignit rapidement l’autre extrémité. En repassant encore une fois du côté bleu, il eut l’idée d’aller regarder dans la cour des climatiseurs, un espace extérieur totalement hermétique, enfermé entre quatre murs, invisible pour les clients. C’était là que les employés allaient fumer leur cigarette en toute discrétion. Elle était accessible via un petit balconnet, souvent vide aux heures creuses. Matéo enjamba le balcon et atterrit dans cette arrière-cour pavée, jonchée de ventilateurs extrêmement bruyants. En louvoyant entre les aérateurs, il se disait qu’il serait impossible d’entendre les miaulements avec tout ce bruit. Au bout d’un moment, son regard fut attiré par une forme blanche. Il devait s’accroupir pour pouvoir la distinguer tout à fait.

Face à lui, Parfaite était là, docile, un peu trop docile. La première chose que Matéo remarqua était que ses yeux bleus azurs ne brillaient pas comme à leur habitude, vifs, alors que c’était la première chose qui captait l’attention quand on la rencontrait. Ils étaient fermés. Un peu trop fermés. Matéo reçut un énorme coup de poing depuis ses entrailles. Il venait d’apercevoir le rouge qui n’avait rien à faire là. Vif.

Un peu trop vif.

Chapitre 5

CANTINE

Le corps de Parfaite était niché là, raide, immobile entre deux rangées de ventilateurs. Matéo se tenait devant, raide lui aussi, horrifié à mesure qu’il comprenait que sa star Instagram venait sans doute de franchir son Styx à elle. Il eût la vision fugace d’une Parfaite magnifique, drapée de sa belle fourrure opaline, traverser le fleuve infernal la tête haute, impériale. Direction l’Au-Delà des chats.

Mais non, c’était absurde, Matéo rejeta l’image d’un revers de pensée. Parfaite était bien là, réelle comme jamais dans sa fixité mutique, les pattes recroquevillées dans ce qui était manifestement une mare de sang. « Merde…  Merde, merde, merde ! » lâcha-t-il à haute voix, paniqué. Qu’allait-on penser ? Matéo avait cette fâcheuse tendance à s’imaginer qu’on le place en coupable plutôt qu’en innocent, jusque dans les situations les plus insignifiantes. S’il était bousculé par quelqu’un dans la rue, il disait : « désolé » sur un ton sincèrement confus. Il regarda une fois de plus le corps pour s’assurer qu’il n’avait pas rêvé. Les yeux de Parfaite étaient clos, sa petite mâchoire féline figée dans ce qui avait tout d’un sourire. « Connasse », se dit-il, maudissant ce chat qui, à sa façon, l'aura emmerdé jusqu’au bout.

Ne sachant que faire, et alors qu’il s’imaginait tous les scénarios possibles, son Bi-Bop se mît à sonner. Guillerma elle-même l’appelait. À chaque fois qu’elle le joignait sur son Bi-Bop, son cœur s’emballait, terrifié à l’idée de feindre une extrême politesse avec cette femme diabolique.

- « Oui, Matéo, tu vas bien ? »

(Bizarre, elle ne demandait jamais ça).

- « Très bien Guillerma… et toi ? ».

(Matéo insista un peu trop sur ces derniers mots qui sonnèrent faux à ses propres oreilles).

- « Oui, oui, ça va, tu fais quoi là, tout de suite ? ».

(Comment était-ce possible ? Savait-elle quelque chose ? Se jouait-elle de lui ?).

 

C’était le moment ou jamais. Il se lança :

- « Eh bien, je suis dans l’arrière-cour… ».

- « Ah, tu fumes encore ? Pas très malin… L’odeur, tu sais, les clients, ils remarquent. Anywayyyy… »

(Elle prononçait souvent le mot « anyway » avec emphase. À chaque fois, cela sonnait faux, mielleux, insupportable).

 

Elle poursuivit :

- « Marciela propose qu’on déjeune ensemble, tous les trois. »

(Alors là… Improbabilité niveau 100…).

- « Euh… ».

- « Très bien. Rendez-vous à la Cantine dans 5 minutes ».

Matéo n’eut même pas le temps d’ajouter quoique ce soit que déjà, le Bi-Bop annonçait la fin de la conversation par son habituel bip lancinant et répétitif, le laissant glacé d’effroi. Il n’avait RIEN dit. Comment avait-il pu ne RIEN dire ? Il se sentait tout à coup extrêmement idiot. Aussi incongrue que pouvait être la situation, il venait de manquer l’opportunité de parler spontanément à Guillerma.

Par ailleurs, cette histoire de déjeuner ne lui disait rien qui vaille. Pourquoi Marciela et Guillerma s’intéresseraient-elles soudainement à lui ? Comptaient-elles le licencier, ou quelque chose du genre ? Autant, il n’était pas forcément étrange qu’elles se retrouvent toutes les deux pour déjeuner (cela a d’ailleurs un nom, la « politique », les deux figures de l’Hôtel devant cultiver un paraître irréprochable). Autant, il était absolument inédit qu’elles s’incommodent de lui, Matéo, dont le rang hiérarchique ne justifiait pas un moment de simple courtoisie.

Et maintenant, que fallait-il faire ? Il regardait son Bi-Bop à deux doigts d’exploser dans sa main crispée. Devait-il la rappeler ? Dire « Eh, Guillerma, je viens de retrouver le cadavre de Parfaite, qu’en penses-tu ? ». Non, quelque chose clochait, sonnait mal, ne fonctionnait tout simplement pas. Ses pensées étaient en vrac, il fallait d’abord remettre de l’ordre dans tout ça. Réfléchir avant d’agir.

Il finit par se convaincre qu’après tout, Parfaite était parfaitement cachée. Il pouvait repousser le problème. Il jeta un nouveau regard au chat et, sans vraiment savoir pourquoi, il utilisa son iPad professionnel pour prendre une photo. « Au cas où ». Nul besoin de crier « Cheeese », la chatte Birmane arborait déjà un sourire malicieux. 

Après s’être assuré qu’il n’était exposé à aucun regard, il s’extirpa de la contre-allée de climatiseurs et sortit le plus vite possible de l’arrière-cour. Il était à nouveau sur la moquette bleue, dissimulé dans les artères internes de l’hôtel… Dieu que c’était rassurant ! S’adossant à un mur, il tenta de calmer sa respiration. « Mais en fait, qu’avait-il bien pu arriver à Parfaite ? » se demanda-t-il vraiment pour la première fois. Pourquoi tout ce sang ? Et alors qu’il reprenait le contrôle de sa respiration, il mit enfin les mots sur ce qui le taraudait depuis la sinistre découverte. Quelqu’un avait tout bonnement et simplement tué Parfaite. Il en était sûr ! Un chat qui s’éteint naturellement ne se retrouve pas jeté pêle-mêle sur le sol, coincé entre deux ventilateurs dans une arrière-cour d’Hôtel. Sans mentionner le sang… Matéo prit la décision solennelle, de lui à lui, de tirer cette affaire au clair.

Davantage serein, il se dirigeait alors vers la Cantine d’un pas presque maîtrisé. Son costume 3 pièces qu’il avait fait faire sur-mesure cachait maintenant un autre habit, celui d’enquêteur. Il s’y sentait étrangement confortable, et il ajusta son insigne « Matéo OLIVO, Hôtel Central 5*». 

La Cantine se trouvait au même étage. Il n’avait qu’à traverser le couloir de service, s’adonner à quelques pirouettes labyrinthiques propres à l’Hôtel (passer une porte, badger, passer une autre porte, badger encore, bref, des sinuosités dont seuls les habitués avaient le secret), et il arrivait enfin dans la cantine du personnel de l’Hôtel, où chaque employé avait une heure par jour pour déjeuner.  

Les employés portaient pour cette cantine quotidienne un amour irrationnel qui amusait Matéo. Ce qui justifiait leur affection était qu’on pouvait parfois y manger les surplus du Restaurant étoilé de l’Hôtel. Attention : on parle bel et bien des pâtisseries du Chef PASTRON en personne, Meilleur Ouvrier de France en charge de créer les gourmandises du Nid Parfait et du Restaurant. L’expatrié français était un véritable gourou aux États-Unis, et le fait de pouvoir parfois y manger ses restes était une source profonde de fierté. À chaque fois que ses Millefeuilles Acidulés ou ses Éclairs Colimaçons garnissaient le comptoir, c’était des cris d’extase qui résonnaient dans la salle à manger. Certains membres du personnel manquaient véritablement de s’évanouir. Des larmes, littéralement, embuaient leurs yeux d’une reconnaissance frissonnante pour Matéo qui trouvait cela ridicule.

En effet, cette salle était plus glauque que tout ce qu’on puisse imaginer : quelques lucarnes donnaient une faible lumière naturelle, mais c’était essentiellement des néons à lumière spectrale qui éclairaient la cantine. À l’intérieur, sa configuration en « L » faisait qu’on s’y sentait à l’étroit, et les salariés formaient une longue file d’attente avec leur plateau pour qu’on leur serve une plâtrée dégueulasse, ponctuée un jour sur trois d’une spécialité du Chef PASTRON. Cela donnait à Matéo des réminiscences de cantine de maternelle, où même les murs étaient blancs blafards.

Mais le pire, le pire oui, était le bruit incessant des Bi-Bop qui sonnaient presque en continu, chacun trouvant tout à fait normal de répondre à des appels professionnels pendant la seule heure de pause. Bref, Matéo détestait cet endroit. À la limite, il appréciait que toutes les professions puissent s’y retrouver : gouvernantes, femmes de chambre, directeurs, managers, concierges, dans un contexte où chaque déjeuner en dehors de l’Hôtel engageait des négociations lourdes et argumentées. Cela en faisait par contre un nid politique pour se donner l’air affairé, important.

En y pénétrant, Matéo vit d’emblée les silhouettes classieuses de Guillerma et Marciela qui se trouvaient là, siamoises, complémentaires, diamétralement opposées. Marciela s’exclama en voyant Matéo :

 

« Génial, petit loup, tu es là ! ».

Il ne fallait pas chercher à comprendre les surnoms affectueux que Marciela donnait à tout le monde. On pouvait passer de « petit loup » à « jolie pistache » sans aucune logique. Elle enchaîna :

- « Tu ne me croiras jamais ! Il parait qu’aujourd’hui, il y a des Sublimes Parfaites au buffet ! ».

Il ne manquait plus que ça. Le Sublime Parfaite était la spécialité du Chef conçue pour l’Hôtel à son arrivée quelques années plus tôt. Les clients se déplaçaient depuis très loin pour y goûter, franchissant souvent les frontières de leur pays. C’était une sorte de mini-pièce montée en choux à la crème, glaçage et maillages sucrés dont seul le Chef avait le secret et qui reconstituait la forme de Parfaite avec une exactitude renversante.   

- « Ah, génial… » répondit-il en rougissant.

(Mais quelle journée cauchemardesque !).

- « J’espère qu’il en restera ! » renchérit Marciela tandis que le trio improbable s’engouffrait un peu plus dans la file d’attente.

S’enchaîna alors une représentation assez extraordinaire de ce que les américains appelaient « small talk », un échange de banalités pour combler le vide, comme si chacun des trois protagonistes avait passé un accord tacite pour que les « vraies » conversations commencent un peu plus tard, une fois assis pendant le repas. Pour l’instant, ils étaient dans la file d’attente et avaient vraisemblablement du vide à combler.

 

Cette scène avait cela de cocasse qu’elle ressemblait à une sorte de trêve superficielle, où même Guillerma paraissait plaisante, cachée derrière ses discours de façade (sans doute était-elle en fait dans ses pensées pendant que sa mâchoire prenait le relais pour émettre des sons courtois). On entendait des choses comme :

- « C’est extraordinaire comme les couleurs de Printemps sont belles à Central Park ».

Ou :

- « Qu’avez-vous fait de beau ce week-end ? ».

Ou :

 

- « Ah, mais j’adoooooooooore » en regardant une photo montrée avec fierté sur un iPhone (oui, en tenant son plateau d’une main, c’est possible). Peut-être la photo d’un bébé, ou le bébé d’un cousin, ou alors un chat, un chien. Matéo ne saurait même plus s’en rappeler.

La situation devînt tout de même légèrement gênante quand la question :

 

- « Quelle est votre activité touristique préférée à New York ? » et que Matéo répondit, un peu trop confiant :

- « Toucher les bourses du taureau de Wall Street ».

(Tentative de blague).

 

Il aurait voulu ajouter : « Toucher les testicules de Charging Bull porte chance et fortune » mais il fût lui-même englouti dans le blanc gêné qu’il venait de créer.

 

Si Matéo avait bien vu que Marciela avait eu envie de rire, elle s’était étrangement retenue après avoir jeté un coup d’œil aux alentours. Elle prit alors un air un brin offusqué tandis que Guillerma fût ramenée à la réalité, les yeux foudroyants. Ils furent heureusement interrompus par une serveuse joviale derrière le comptoir :

- « Qu’est-ce que je vous sers ? ».

Le pompon arriva avec un « et une Sublime Parfaite pour Madame ! Ça vous donnera du baume au cœur ». Ouf, Matéo déglutit sa salive et alors qu’il entendait à nouveau la même phrase, cette fois-ci conclue par « Monsieur ». Il se dit que Parfaite soignait vraiment ses entrées en scène.

Le trio ainsi servi navigua entre plusieurs tables afin de trouver une place en retrait. Une fois tout le monde assis, la situation prit un nouveau tournant :

- « Bon, let’s cut to the chase ! » s’exclama Guillerma, une façon bien américaine de dire: “Suffisamment perdu de temps”.

Marciela prit un air gêné tandis qu’elle mordait dans son épi de maïs – Matéo eut d’ailleurs le temps d’apercevoir qu’un bout jaune s’était logé entre deux dents. « Dommage » pensa-t-il dans une couche plus enfouie de pensée qui cultivait l’image d’une Marciela exempte de défauts. Cette strate fut vite évacuée par Guillerma qui tendait son téléphone – maintenant excédée :

- « Tu ne penses pas qu’il y a un problème, là ? » lâcha-t-elle dans un souffle retenu trop longtemps.

Matéo ne comprit absolument pas à quoi elle faisait référence mais son instinct avait saisi la gravité de la situation. Perplexe, il saisit le téléphone qui lui était tendu tandis que Marciela rongeait frénétiquement son épi déjà fini. S’en prendre au trognon lui donnait l’air affairée. Matéo lut à voix haute ce qui semblait être l’un des commentaires Trip Advisor qu’il avait copié-collé le matin même lors de sa revue :

- « Nom : Alison Johnson. Note : 5/5.

Mon expérience au Central 5* a été un enchantement. Service impecable. Petit cocktail du feu de Dieu au Bar du Soir et cette vue... Wow ! Central Park comme dans les films ! Ca-non.».

En lisant ces mots, le cerveau de Matéo faisait tourner la planche à réflexions à toute vitesse. Avait-il commis une erreur ce matin en partageant son compte-rendu ? Pas très rassurant, lorsque l’on sait que Giogio MASSIANO devait déjà l’avoir relu dans le détail. Mais où était le problème ? Où ? Le commentaire était positif, 5/5, rien à signaler. Le Bar du Soir étant mentionné, il avait bien créé une catégorie spéciale dans son email pour que le commentaire soit également rattaché au Bar de l’Hôtel. Rien à redire. Il décela une faute d’orthographe, impeccable avec un "c" oublié, mais non, ça ne pouvait pas être ça, puisque ça venait du client… Il tenta :

- « Ah, la faute… Impeccable… ».

 

Guillerma contint un rire mauvais, son visage déformé par un rictus grimaçant.

- « La couleur, Matéo. La couleur. C’est pourtant simple, non ? Bonnes notes en vert. Mauvaises notes en rouge. ».

Il ne manquait plus que ça. Tout ce drama pour une question de couleur ? Le 5/5 était écrit en noir, injustement oublié, quand il aurait dû être écrit en vert pour que Giogio MASSIANO, le Directeur, puisse identifier en un coup d’œil les informations importantes.

Et Matéo qui s’était tant inquiété au sujet du chat, pensant qu’il serait accusé de quelque chose, voilà que Guillerma faisait une scène pour une simple couleur. Quelle aberration ! Folie pourtant caractéristique du Central 5*, chaque employé étant formé à ne commettre aucune erreur. Cette forme de bizutage incitait à la perfection, et Matéo suspectait que l’une des deux femmes ait reçu un appel critique du Directeur en personne.

Son regard fut attiré par sa Sublime Parfaite, joliment présentée dans une petite soucoupe à dessert. Il réfléchit à sa réplique, cette fois-ci de manière plus posée, rationnelle, rassuré de ne pas devoir annoncer la mort de l’héroïne ayant inspiré la friandise.

Ses esprits retrouvés, il rendit à Guillerma son téléphone, plaça la gourmandise au centre de son plateau, prit une cuillère.

- « J’ose rappeler que ça n’est pas moi qui ai envoyé l’email. Une relecture, est-ce trop demander ?».

Et il mangea sa première bouchée de Sublime Parfaite sous le regard atterré du duo siamois. Et toc, sa voisine de droite (Mathilde !) venait d’en prendre pour son grade pendant que son problème de chat était au tapis. Double-victoire.

 

Marciela adressait enfin un sourire immaculé à Matéo, débarrassée de son bout de maïs :

- « Eh bien, je ne pensais pas que Mathilde était du genre à faire des bourdes ».

Triple victoire.

À suivre…

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